Benoit Bedrossian, interview
L’une des vocations de Metropolis est de valoriser et de mettre en lumière le talent d’artistes atypiques, au parcours singulier, en donnant à nos lecteurs l’opportunité unique de découvrir la face cachée de certaines professions. Benoît Bedrossian est aujourd’hui notre invité, pour nous faire partager son travail associé à l’image au sens large (illustrations, bandes dessinées, films d’animation, couverture d’albums…), mais également son investissement dans une formation musicale de metal acoustique intitulée Dronte.
Pourrais-tu dans un premier temps nous expliquer comment s’est forgé ton parcours artistique notamment dans le domaine de la bande dessinée et l’illustration ?
Aussi loin que ma mémoire remonte j'ai toujours dessiné. J'imagine comme tous les enfants... sauf que bah moi, j'ai continué. À l'école j'écoutais pas beaucoup les profs et dessinais dans mon coin. Puis un jour, je crois que j'étais en 6ème, à force de dessiner et de lire des BD je me suis dit que je pourrais en faire un métier. Et là je me suis mis encore plus à dessiner mais avec un objectif d'apprentissage et à lire encore plus de BD aussi (y compris des choses qui de prime abord pouvaient ne pas m'intéresser... juste pour savoir). J'étudiais l'anatomie, les mouvements (je me souviens je regardais parfois des bouts de film image par image pour comprendre comment ils faisaient), j'allais à des dédicaces d'auteurs de bandes dessinées pour voir comment ils faisaient, je me mettais à côté d'eux et je refaisais pareil. À défaut d'aimer lire des livres (ce qui est arrivé plus tard heureusement), je me suis mis aussi à mater beaucoup de films pour mieux analyser aussi les histoires et comment c'était raconté (en plus de la BD).
Ensuite je suis rentré dans un lycée spécialisé en art, je crois que c'est là où j'ai le plus appris. On avait une prof qu'était clairement pas là pour enfiler des perles... elle avait un franc-parlé qui nous foutait des bons coups de pieds au cul, en plus de nous expliquer plein de trucs sur l'histoire de l'art. Je ne m'en suis pas rendu compte toute de suite, mais quand j'ai ensuite intégré une école d'animation en 2004 (parce que tous les auteurs de BD que j'admirais venaient de l'animation, d'autres étaient autodidactes mais suivre ce parcours et quitter l'école, pour ma mère ça lui semblait pas une bonne idée... et quelques rares autres venaient des beaux-arts) après le lycée, là j'ai réalisé qu'on avait vachement apprit avec cette prof au lycée. On avait aussi beaucoup de cours de littérature au lycée, avec notamment tout un programme sur le théâtre qui m'a vachement aider à piger l'écriture des scénario et la construction des personnages. C'était dur, j'avais pas forcément que des bonnes notes, mais je regrette pas du tout ce lycée.
Au bout de trois ans, je sors diplômé de mon école d'animation avec les félicitations en 2007 et je commence à travailler en tant qu'intermittent du spectacle dans l'audiovisuel. Je bosse sur des séries télé, des longs métrages, des documentaires... En parallèle de mes études j'avais aussi commencé à faire du freelance comme illustrateur et graphiste, histoire de me faire un peu de sous et payer mes études. J'avais aussi découvert le monde des fanzines vers la fin du collège où j'avais pu publier quelques dessins. J'ai continué à faire tout ça comme je pouvais.
Après quelques années passées comme ça (peut-être 3 ou 4), on m'a proposé de donner des cours d'animation dans une école du même genre que ce que j'avais fait. Au début ça me faisait un peu peur... j'avais jamais imaginer un jour donner des cours, mais j'étais curieux quand même. J'ai essayé et au fur et à mesure j'y ai vite pris goût. Je me suis donc mis à donner plus de cours, délaissant un peu les grosses productions télé. À ce moment là, je donnais des cours dans plusieurs écoles comme 3IS, Créapole ou encore Jean Trubert. Le fait d'être avec des plus jeunes d'autres générations et en grand nombre aussi, était hyper enrichissant... C'est un peu cliché de dire ça, mais c'était un énorme partage de culture et découvertes entre ce que je tentais de leur montrer pour leur apprendre ce métier qui est le mien et ce que eux voulaient apprendre à faire issu d'autres cultures plus proches de leur génération. Aussi, le rythme étant plus relax que l'intermittence, j'ai pu prendre du temps pour tester de nouvelles techniques graphiques et de traitement vidéo qui continuent aujourd'hui d'évoluer et me permettent de bosser en étant toujours le plus pertinent possible face aux demandes de mes commanditaires.
Aujourd'hui je continue de donner des cours d'animation à Rubika dans les Hauts-de-France, tout en étant freelance à côté pour faire des illustrations pub ou presse, BD, graphismes divers (logos, pochettes de disques, visuels pour des tshirts...) et des films (animés ou en prise de vue réelle). Je participe également à un fanzine de BD que j'ai rejoins vers 2013, Kronik (ainsi que d'autres comme Zélium, Cafzic...).
Benoît Bedrossian a reçu plusieurs distinctions artistiques, dont à titre d’exemple le 1er prix d’illustration du concours tête de l’art en janvier 2004 (ville de Sèvres) et le 2ème prix de la meilleure réalisation video de la galerie des bibliothèques de Paris en janvier 2016, pour le film Sonance.
A travers tes différentes réalisations et d’une manière générale quelles sont tes sources d’inspiration, et comment définirais-tu ton style d’un point de vue artistique ?
C'est une question à laquelle je pourrais citer des références pendant des jours... Mais pour le gros on va dire que ça a commencé avec les comics, notamment Spawn (puis tous les autres qu'on pouvait trouver chez les marchands de journaux). Puis beaucoup de BD franco-belge (Thorgal, Lanfeust, L'incal, Gaston, Akira...). Faut dire aussi que j'ai eu beaucoup de chance, je pense, car j'ai grandi dans une famille passionnée de culture, notamment en bandes dessinées, cinéma, musique et littérature (mon père était prof de lettres et ma mère a été disquaire puis libraire). C'est eux qui m'ont faire découvrir toutes ces choses comme Métal Hurlant, Torpedo, Jeremiah, Le Mercenaire... mais aussi en cinéma avec Kubrick, Lynch, Carpenter, Cronenberg...
De mon côté, j'étais fan de films d'horreur depuis tout petit. Ça paraît bizarre pour beaucoup de gens, mais j'adorais voir tous ces monstres ou ces choses sortis de l'imaginaire... tout ces trucs qu'on pouvait pas voir dans la réalité. C'était ça qui m'intéressais... ce qu'on pouvait imaginer en partant de notre monde et puis par la suite j'ai compris qu'on pouvait imaginer des choses fantasques pour raconter des choses réelles... et là... BOOOOMMM ! Je suis tombé dans le surréalisme à fond (Kafka, Topor, Blier, Lynch et des tonnes d'auteurs malheureusement peu connus).
Graphiquement, c'était un peu différent. Au début je travaillais surtout le réalisme par les comics. Le dessin « bien fait ». Et puis un jour, j'ai découvert des artistes comme Egon Schiele, Klymt, Munch où j'ai pu voir qu'on pouvait faire autrement et que ça pouvait être aussi vachement bien, voir plus percutant. Du coup, je suis aller creuser la même chose et je suis tombé sur des artistes comme Munoz, Comès, Toppi, Battaglia, de Crécy...
Depuis je suis là dedans. Entre horreur, fantastique, comédie et surréalisme avec un graphisme plus lâché, souvent dit trash, sans me préoccuper du réalisme. Avec un travail d'éclairage très marqué propre aux vieux polars et films noir. Et parfois un travail de couleur plus emprunté à la pub et à littérature jeunesse. L'important pour moi n'étant pas comment sont les choses, mais comment on les perçois et ce qu'on en retient et l'empreinte que ça laisse.
Je collaborais beaucoup avant sur des expositions collectives, je continue toujours mais là où j'en faisais peut-être une tous les deux mois, là, je suis plus à une ou deux par an. Mes dernières expositions en solo étaient à la Manufacture de Saint-Quentin en 2025 et Fatalitas à Montreuil en 2022.
Per Momentum, Marseille
C'est surtout une question de temps, car à côté, je publie plus souvent dans la presse, comme avec Pop Icons et je fais également plus de pochettes de disques (Per Momentum, Cyb1rth, Stup!d...) ou autre pour la musique (affiches de concerts, logos, tshirts...). J'ai pu réaliser un clip tout en animation pour le groupe Madlen Keys ou encore The Old Dead Tree.
Comment perçois-tu l’émergence de l’Intelligence artificielle dans le domaine artistique, constitue t-elle une menace potentielle pour certaines professions ou secteur d’activité?
Pour le moment ça me passe un peu au dessus toutes ces histoires d'IA. J'ai l'impression que ça sert surtout à mettre des oreilles de chats sur ta tronche quand tes en visio avec tes collègues ou faire des effets kitsch dont tout le monde se fout. Je vois de plus en plus des sociétés s'en servir pour faire leurs affiches ou autres éléments de com, des trucs que j'aurai pu faire, certes, et donc gagner ma vie avec, mais je me dis que ce genre de sociétés qui se servent d'IA pour ça, c'est de base des gens qui préféraient prendre des stagiaires ou des bénévoles pour faire ce taff. Et quand ils trouvent pas et qu'ils t'appellent, c'est eux ceux qui sont super relous et pinaillent sur tout en te sous-payant et où tu finis par dire oui à toutes leurs demandes sans réfléchir juste pour que ça s'arrête et ne plus entendre parler d'eux. En plus quand tu vois le résultat avec leur IA c'est toujours ultra moche et illisible... y'a même des vidéos et des articles qui tombent de plus en plus pour leur dire que c'est laid... c'est un peu une forme de justice, je trouve.
De mon côté, mes clients habituels continuent de faire appel à moi et les nouveaux me font confiance également. Ça n'a donc (pour le moment) rien changé à ma vie.
Après je suis persuadé que dans certains domaines comme la médecine ou la recherche, ça peut être génial et a sûrement permis de grandes avancées et tant mieux. Par contre quand on voit les dégâts écologiques que ça fait derrière... est-ce que ça en valait la peine ? J'en sais rien... je suis pas sociologue, j'ai un avis comme tout le monde, mais est-ce qu'il est pertinent, aucune idée.
L'IA va sûrement remplacer pas mal de boulots un peu chiants, tous ces trucs que personne ne veut faire à la base et qu'on fait par dépit histoire d'avoir un boulot, mais l'énorme soucis derrière c'est que ça va foutre beaucoup de monde au chômage... ça va encore plus creuser les inégalités sociales... Et puis le jour où t'as une panne de courant ou une coupure internet, t'auras le monde qui va s'effondrer... (vive Snake Plissken).
Peux tu nous présenter ton groupe DRONTE et ton implication dans cette formation musicale particulière ?
On a démarré Dronte avec des copains, un peu par hasard y'a une dizaine d'années. On était parti pour être un groupe de métal comme beaucoup, mais, le hasard a voulu qu'on compose tout avec des guitares folk, parce qu'on avait pas les moyens d'aller en studio pour répéter. Et quand on l'a fait, qu'on s'est branché sur des gros amplis et mis de la distorsion on a trouvé nos chansons nulles... alors on est resté en acoustique. Au final c'est complètement un accident qui nous a amusé, alors on l'a gardé et on a commencé à tout construire en partant de cet esprit purement acoustique. Entre postrock, noise, rock, screamo et death metal. Quelque chose de plutôt hybride.
Dronte, 2019
Au niveau des textes, on nous la souvent reproché, beaucoup de fan de rock et de métal n'aiment visiblement pas entendre du français... mais... c'est notre langue maternelle, celle qu'on maîtrise le mieux. On en a pas honte. Dans nos chansons on parle surtout de problèmes sociétales (introspection, crise identitaire, trouver sa place dans la société, vivre en communauté, gestion des émotions, le rapport aux autres...).
On a sorti un premier album en 2019 « Quelque part entre la guerre et la lâcheté. », puis un on enchaîné des EP collaboratifs avec d'autres artistes d'univers très différent au nôtre « Dés-Astres » en 2023 et « La Bête » en 2024. On a un nouvel EP, toujours collaboratif qui verra le jour en 2027, en attendant un nouvel album (on travaille actuellement dessus).