Dracula, relecture d’un mythe en bande dessinée
Le jeune Jonathan Harker se rend auprès du Prince Vlad Dracula en Transylvanie pour finaliser la signature de documents notariés destinés à l’achat de l’abbaye de Carfax, en banlieue de Londres. Mais le clerc est vite fait prisonnier et enchaîné dans les cachots du château de l’énigmatique homme. Il ne devra son salut qu’à Greta, l’une des trois femmes du prince, qui lui révèle, avant de le libérer, la nature de vampire du Prince Vlad. La femme lui indique aussi que Dracula se rend à Londres avec un objectif tout particulier, celui de tenter de séduire sa promise, Lucy, qui rappelle au Prince une de ses anciennes concubines… Début d’une course contre la montre…
Depuis son écriture par Bram Stocker à la toute fin du dix-neuvième siècle, le mythe de Dracula a fait l’objet de maintes et maintes relectures et adaptations. Au cinéma, par Murnau, Tod Browning ou plus récemment Francis Ford Coppola, au théâtre et, bien évidemment, au regard du potentiel graphique de son héros et des cadres de la Transylvanie et du Londres gothique développés dans le récit, en bande dessinée. Guido Crepax, Mike Mignola, Pascal Croci, Georges Bess et même Alberto Breccia s’y sont essayés en incorporant le prince Vlad à leur univers graphique. Au regard de ce qui a déjà été réalisé, revisiter une nouvelle fois le texte de Stocker pourrait s’apparenter à un défi de taille, celui d’être tout à la fois à la hauteur du texte original tout en se distinguant des relectures déjà réalisées, proposer autre chose, une autre approche, un nouvel angle de vue. Les Italiens Marco Cannavo et Corrado Roi s’y sont attelés avec cette idée d’inverser les rôles, de faire de leur héros non plus le chasseur de Lucy, la fiancée de Jonathan, mais le chassé. Depuis son apparition au XVème siècle le prince Vlad a fait montre d’une cruauté rare envers les hommes sur lesquels il a exercé le droit de vie ou de mort. Pourtant, dans un Londres sombre et mystique, c’est bien une femme qui pourrait le faire chuter. Dans un récit un peu resserré qui axe l’intrigue essentiellement dans le cadre de la capitale anglaise, Marco Cannavo offre une relecture singulière du mythe de Dracula, portée par le dessin saisissant, sombre et expressif d’un Corrado Roi véritablement dans son élément.
Marco Cannavo et Corrado Roi – Dracula, l’ordre du Dragon - Glénat
Entretien avec les auteurs
Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours ?
Marco : Mon bagage culturel s’est construit avec les bandes dessinées et les livres d'aventures classiques que ma mère m'offrait lorsque j'étais enfant. À l'école primaire, j'étais assez doué pour le dessin et la littérature et, selon mon professeur, j'étais fait pour ce métier. Personnellement je n'en étais pas convaincu, car vivre de la bande dessinée me semblait utopique ; j'ai donc conservé ma passion, tout en me consacrant à autre chose. Après mes études, j'ai travaillé comme journaliste, graphiste et rédacteur, en publiant parallèlement, sans grande prétention, des bandes dessinées indépendantes. Ce n'est que récemment (il y a une dizaine d’années) que j'ai pris conscience que je pouvais faire quelque chose de plus abouti, en partie grâce à ma fréquentation de la Biblioteca delle Nuvole de Pérouse, la seule bibliothèque municipale d'Italie consacrée exclusivement à la bande dessinée. En étudiant les grands maîtres sous la tutelle de Claudio Ferracci (ami et fondateur de la bibliothèque), j’ai beaucoup appris puis j’ai attendu les opportunités de me lancer en tant qu’auteur. Mes bandes dessinées, bien que tirées à peu d'exemplaires, remportent un franc succès auprès des libraires et des critiques. Aussi, lorsque l'occasion d'une vie s'est présentée, j'étais prêt et je ne l’ai pas laissée passer.
Corrado : Je dessine depuis l'âge de 16 ans, mon éducation est donc déterminée par ma relation quotidienne avec mon travail. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, j’ai toujours eu plus d’attention pour les dessinateurs éloignés de mon style. Je suis souvent associé à Dino Battaglia, un auteur avec lequel je partage le même point de départ (le cinéma expressionniste allemand) mais avec un développement graphique différent.
Corrado, on vous connaît en France pour votre travail sur Dylan Dog. Outre cette série grand public, vous avez travaillé sur des projets plus indépendants comme Ut. Aimez-vous l'idée d'alterner votre travail entre des projets très populaires et des histoires plus intimistes ?
Corrado : J'aime cette idée parce qu'elle me permet d'être plus libre d'expérimenter et surtout elle m'offre une méthodologie de travail intéressante et différente de celle que j'ai avec Sergio Bonelli [éditeur entre autres de Dylan Dog, Nathan Never et Tex]. Avec Marco, nous échangeons souvent sur certains choix narratifs, nous réfléchissons ensemble pour trouver la meilleure solution possible. Avec Bonelli, je reçois le scénario et je travaille dessus sans échanges avec le scénariste.
Marco, je crois que vous avez abordé l'écriture de scénarios récemment, pourquoi ce désir de réaliser vos propres histoires ?
Marco : Enfant, j'étais passionné par les histoires que me racontaient mes grands-parents. Les sujets étaient passionnants : la guerre, la chasse pour survivre, les déménagements pour trouver du travail, les problèmes familiaux. En grandissant, j'ai eu spontanément envie d’écrire mes propres récits. Les histoires tournent dans mon cerveau, jour et nuit, en permanence. La seule façon de les effacer de ma tête est de les transcrire sur papier.
Votre album vient de sortir en France : que représente le mythe de Dracula pour vous deux ?
Marco : Ma réponse est très intime et personnelle et je vais en parler pour la première fois dans cette interview. Mon cauchemar d'enfant, c'était le Crucifix ! On m'a forcé à voir le film Marcelin, Pain et Vin [film italo-espagnol réalisé par Ladislas Vajda sorti sur les écrans en 1955, et en compétition au Festival de Cannes] et j'en ai été traumatisé. Un Jésus en bois descendait de la croix et parlait à un enfant jusqu'à ce qu'il l'emmène au royaume des cieux (pour le tuer ensuite). Dracula a été le premier héros à se rebeller contre le symbole de la croix et m'a donc été immédiatement sympathique. Dans le Dracula que j'ai écrit, il y a un passage où Vlad, furieux d'avoir perdu son fils, détruit un crucifix avec son épée. C'est la séquence la plus libératrice que j'aie jamais écrite !
Corrado : Tout d'abord, c'est un personnage qui me permet d'essayer de nouvelles solutions graphiques, justement pour le différencier des nombreuses versions préexistantes. Contrairement au Vampire de Polidori et à la Carmilla de Le Fanu, le Dracula de Stoker a derrière lui une ancienne tradition balkanique, un héritage historique/légendaire très stimulant.
Personnellement, j'ai lu le roman de Stoker plusieurs fois dans ma vie. Chaque fois que je le lis, j'y trouve quelque chose de différent. Faites-vous partie de ces personnes qui ont lu le roman plusieurs fois et quels sont les aspects qui vous ont le plus marqué à chaque fois ?
Marco : Je ne l'ai lu que deux fois et la deuxième fois, c'était avant de commencer à écrire le scénario. Quand j'étais jeune, j'ai été frappé par l'immortalité, les pouvoirs magiques, les transformations, la férocité. Aujourd'hui, je réfléchis à sa solitude et à la connaissance du monde qu'il s'est créé, en y vivant pendant plusieurs siècles. Je pense qu'il est plutôt un prédateur et qu'il n’est qu'une victime du besoin de changement.
Dracula est une histoire qui a été adaptée de nombreuses fois en bande dessinée et au cinéma. Pourquoi avez-vous voulu donner votre propre interprétation du mythe ?
Marco : Précisément pour me diversifier des centaines d'interprétations, dont certaines sont d'une beauté et d'un charme inégalés. Je pense aux œuvres de Mike Mignola et Roy Thomas, Georges Bess, Gene Colan et Marv Wolfman, ainsi qu'aux films européens de la vieille école, comme le Nosferatu de Murnau, puis celui de Herzog et enfin celui de Francis Ford Coppola.
Quelle a été la partie la plus difficile du travail et comment avez-vous abordé l'histoire ?
Marco : La partie la plus difficile a été lorsque l'éditeur m'a informé que l'illustrateur serait Corrado Roi. J'ai cru qu'il s'agissait d'une blague, car je voulais vraiment travailler avec lui tout simplement parce qu’il est l’un de mes illustrateurs préférés, et que je le suis depuis 1987 au travers de Dylan Dog. Pour décider de l'intrigue, j'ai relu toutes les bandes dessinées sur les vampires qui avaient été publiées (je les ai trouvées à la Biblioteca delle Nuvole de Pérouse), j'ai relu le roman et les films dont j'ai parlé tout à l’heure. J'ai choisi ce que je devais garder et ce que je pouvais changer. J'ai échangé les rôles des personnages mais avec une règle précise : rester dans le sillon tracé par l'œuvre de Bram Stoker.
Corrado : Je n'ai pas rencontré beaucoup de difficultés car je me suis inspiré du cinéma expressionniste allemand mais avec un développement plus populaire, avec des contours de conte de fées. Des thèmes que je connais bien et que j'ai toujours suivis avec intérêt.
Vous avez décidé de ne pas trop développer les aspects de l'histoire qui se déroulent en Transylvanie. Pourquoi ce choix ?
Marco : En fait, le projet était au départ prévu pour être développer en trois tomes. Le deuxième album devait se dérouler entièrement en Transylvanie. À un moment donné, les deux éditeurs, Glenat et Lo Scarabeo, ont changé leurs plans et j'ai dû m'adapter, avec peu de temps disponible et surtout peu de planches à exploiter. La solution la plus efficace était de ne pas changer de décor.
Londres a des aspects très gothiques qui auraient pu être exploités. Auriez-vous pu faire de Londres un personnage à part entière de votre histoire ?
Marco : Je voulais conserver l'idée d'un Vlad Dracula étranger, dans un pays lointain. Un anti-héros victorien qui ne suit pas les canons occidentaux. J'ai pensé à un réfugié qui quitte son pays et se retrouve dans une réalité qu'il ne connaît pas, en interaction avec des inconnus, des ennemis. Cette froideur entre les deux éléments principaux, Dracula et Londres, est intentionnelle. Dans Dr Jekyll et Mr Hyde (qui sortira en octobre en Italie chez Scarabeo), Londres fait partie de la vie quotidienne des deux (ou d'un seul ?!?) personnages, et les émotions environnementales et psychiques se confondent.
Corrado : Je dessine Londres (Dylan Dog) depuis 1986 et j'ai donc évité d'y insérer des formes rhétoriques, aussi fascinantes soient-elles. Cette fusion émotionnelle et psychologique évoquée par Marco à propos de Dr Jekyll & Hyde, j'essaie de la restituer visuellement avec de nouvelles solutions graphiques.
Plus généralement, le cadrage est souvent très proche des personnages, avec des gros plans sur leurs visages. Vouliez-vous raconter une histoire qui commence avec les personnages ?
Marco : Corrado a choisi le cadrage. Grâce à sa longue expérience dans la bande dessinée de genre, il connaît tous les secrets graphiques pour transmettre les émotions les plus diverses. Le gros plan ou le détail de la pupille représentent un style très précis : le style Corrado Roi !
Corrado : C'est une histoire où les relations entre les personnages sont fondamentales et doivent donc être mises en valeur par des astuces de prise de vue. Quand un acteur exprime quelque chose d'important, le gros plan est indispensable.
Marco, Corrado est un maître du noir et blanc. Pour Dracula, qu'il est parfois difficile d'imaginer en couleurs, son dessin est très frappant, très évocateur et sombre. D'un point de vue graphique, que recherchiez-vous ?
Marco : C'est une question pour Corrado. Je ne me suis jamais permis de suggérer l'œuvre d'un point de vue graphique, notamment parce qu'il a une préparation méticuleuse de la narration par des images de la vieille école européenne.
Corrado : Autant l'histoire est une histoire de relations humaines, avec un grand changement de décors (Transylvanie et Angleterre), autant j'ai essayé de maintenir une atmosphère claustrophobique, de manière cohérente, pour que le lecteur ne sorte pas de ce sentiment d'angoisse.
Corrado, quelles sont les premières images graphiques qui vous sont venues à l'esprit lorsque vous avez commencé à travailler ? Avez-vous immédiatement trouvé l'atmosphère que vous vouliez donner à l'histoire ?
Corrado : Comme je l'ai dit précédemment, j'ai commencé par l'expressionnisme allemand, lié à un travail graphique qui évolue constamment, mais qui conçoit toujours une histoire lisible. La bande dessinée étant un langage en soi, elle se doit d’être accessible à tous. Pour moi elle ne doit donc pas être réservée à quelques-uns.
Certains éléments comme l'ail, l'eau bénite et la vue de la croix m'ont toujours fait sourire. Le prince des ténèbres a peur de l'ail. Ce n’est pas possible ! Ça ne tient pas la route !
Marco Cannavo
Vous avez décidé d'inclure des éléments du passé de Dracula pour renforcer le mythe et expliquer certaines de ses actions. Était-ce un choix évident dès le départ ?
Marco : L'un des objectifs que je m'étais fixés était de donner une explication à l'existence du vampire et d'éliminer les éléments populaires qui rendaient le personnage peu crédible. Je m'explique. Que Vlad soit devenu vampire pour avoir blasphémé le nom de Dieu, m'a toujours semblé bizarre. Combien de fois Vlad a dû blasphémer au cours des nombreuses batailles auxquelles il a pris part (Croisades) ? Comment se fait-il qu'il n'ait pas été damné plus tôt, sur la terre sacrée de la Terre sainte ? Certains éléments comme l'ail, l'eau bénite et la vue de la croix m'ont toujours fait sourire. Le prince des ténèbres a peur de l'ail. Ce n’est pas possible ! Ça ne tient pas la route ! Il était évident pour moi d'essayer de rendre crédible les actions d'un être spécial, doté d'énormes pouvoirs conférés par la génétique et non par Satan.
Selon vous, qu'est-ce qui fascine les gens dans le mythe de Dracula ? Pourquoi cette histoire est-elle encore si populaire et moderne aujourd'hui ?
Marco : Dracula est un bel homme, cultivé (il possède sa propre bibliothèque privée), riche, amateur de bon vin, sexuellement fluide et presque invulnérable. Que voulez-vous de plus ?
Corrado : Dracula, c'est la mythologie, c'est une transposition liée aux traditions d'abord écrites puis orales, qui l'ont consolidé dans l'histoire, le rendant immortel.
Vous insistez sur l'aspect tourmenté de Dracula. Vous a-t-il semblé important de dimensionner le personnage à travers cet aspect ?
Marco : Les tourments intérieurs fonctionnent toujours. Un personnage tourmenté a toujours quelque chose à dire, toujours en quête perpétuelle de quelque chose qui le satisfasse. Il ne faut pas non plus minimiser le fait que ce soit une femme qui lui tienne tête. Mon Dracula est tourmenté mais aussi victime d'un excès de confiance. Il a dominé les peuples roumains pendant cinq siècles sans grands obstacles et se retrouve soudain désarmé, en danger.
Deux textes de Giovanni Nahmias et Giacomo Alligo complètent l'album. Etait-il important pour vous de donner au lecteur des éléments de compréhension du mythe pour compléter votre histoire ?
Marco : Oui, c'était important. Après avoir lu une bande dessinée intéressante, le désir d'en savoir plus sur le protagoniste est naturel, et ce choix éditorial d'inclure des informations détaillées était donc pertinent.
Quels souvenirs gardez-vous de votre travail sur ce projet ?
Marco : Ah, je me souviens de tout ! Comment pourrais-je oublier l'opportunité d'une vie ?
Corrado : Mon travail est déterminé par des éléments critiques. Chaque fois que je livre les planches, je me dis que j'aurais dû faire les choses différemment, probablement mieux. Cette insatisfaction est aussi ma chance, car elle me pousse à aller toujours de l’avant. C'est un peu ce qui s'est passé avec Dracula et ce sentiment d'insatisfaction me servira à donner le meilleur de moi-même sur mes prochains albums.
Propos (traduits de l’italien) recueillis par Sébastien MOIG
Le 24/06/2024
Pour tous les visuels : © Cannavò/Roi - Glénat/Lo Scarabeo - 2024