Préférence système Ugo Bienvenu
Dans un futur proche un homme, qui travaille à libérer la data d’une charge devenue insupportable, se livre à des vols de données destinées à la destruction. Dans sa vie de tous les jours lui et sa femme attendent la naissance d’une fille en gestation dans le ventre d’un robot dénommé Mikki. Un futur dominé par une certaine forme d’asservissement. Depuis Paiement accepté Ugo Bienvenu interroge la mémoire, la transmission et tente de comprendre ce qui cause la perte de l’homme aujourd’hui peut-être pour mieux s’armer à défendre le futur et à lui donner des couleurs plus chaudes…
Après « Paiement accepté » tu développes un nouveau récit qui se place lui-aussi dans notre futur. Éprouves-tu un besoin de questionner le devenir de l’homme ?
En fait c'est un peu plus compliqué. Jusqu’à une époque récente je n’aimais pas spécifiquement la science-fiction. Et puis j’ai réalisé Fog, un clip qui se déroulait dans le futur et dans lequel une petite fille tombait d’un pont pour générer une image et mourrait. A partir de ce moment-là ma vision sur le genre a changé. J’ai fait ce clip car il me permettait de décrocher du réel et de faire un peu ce que faisait le surréalisme en plaçant des éléments dans l'image qui ne font pas partie de la réalité mais qui en ont tous les aspects. Ce que j'aime dans la science-fiction c’est sa capacité à augmenter le réel, contrairement à la fantasy ou à plein d'autres genres. Lorsque j’ai fait ce clip mon éditeur (Jean-Luc Fromental) m’a dit : « Il faut absolument que tu lises Philip K. Dick, parce que ça y ressemble beaucoup ». C’est à partir de là que j’ai commencé à m’intéresser à la SF et à me libérer du présupposé que j’avais sur le genre qui était que l’on mettait dans les récits des vaisseaux spatiaux pour, au final, ne pas s’attarder sur l’homme. Et justement ce qui m’intéresse dans les récits c’est de me questionner sur la nature de l’être humain. Je me suis rendu compte très vite que la bonne science-fiction pouvait développer des aspects métaphysiques et se faire plus puissante que la littérature classique. A partir de là je me suis engouffré dans le genre, d’autant plus que cela me donnait de nouveaux outils pour parler des sujets qui m’importaient le plus, c’est-à-dire parler de la nature de l’homme de manière peut-être plus profonde plutôt que de son devenir potentiel. En faire un élastique que l’on va pouvoir tendre, tordre et torturer pour voir à quel moment il va casser. C’est pour cet aspect-là que le genre m’attire.
« Je me suis rendu compte très vite que la bonne science-fiction pouvait développer des aspects métaphysiques et se faire plus puissante que la littérature classique. »
Est-ce pour cette raison que ton futur (2055) est assez proche de nous ?
Paiement accepté représentait la première étape d’une trilogie sur la mémoire. J’ai voulu commencer soft par cet artiste qui est l’incarnation ultime du mec qui veut rester et transmettre, à la manière d’un Voldemort qui va créer des Horcruxes pour survivre et atteindre potentiellement l’éternité. C’est vrai que je voulais parler d'un monde que l’on peut toucher du doigt et qui parlerait de toutes nos névroses, de notre capacité à nous fixer et à nous projeter dans le temps. Qui permettrait de se poser cette question : « Si un homme réussit tout, est-il pour autant heureux à la fin ? »
Aujourd’hui le transhumanisme fait son chemin et conquiert, chaque jour, d’avantage d’adeptes. Les grandes nations se penchent sur le cas de Mars. On entend parler de plus en plus de progrès médicaux qui pourraient créer des hommes immortels ou au moins vivant mieux plus longtemps. Pour toi la technologie, si elle est mal employée, peut-elle être un danger pour l’homme ?
Oui et je suis presque réactionnaire sur ce point. Bizarrement j’ai l’impression que les auteurs de science-fiction sont des gens réactionnaires qui, même s’ils se projettent facilement dans le futur, tendent des problématiques comme des lignes droites et les font converger vers quelque chose de fatal. L'humanité est complexe parce qu'elle crée souvent les poisons et leurs antidotes dans un laps de temps très court. Sur la question de la robotique je pense, et je le dis dans le livre, que l'humanité est en train de créer clairement sa caducité, son propre retard. Un retard qu'elle ne pourra jamais rattraper. Je ne crois pas dans le transhumanisme parce que, même si l’on parvient à se greffer des bras, des cœurs, ça ne rendra pas l’humanité plus heureuse. Le transhumanisme serait peut-être possible si l’on arrêtait de se reproduire mais si ce n’était pas le cas nous serions trop nombreux ce qui entrainerait inévitablement une mortalité plus précoce en raison des guerres occasionnées par les problèmes de place. Je ne vois pas comment peuvent vivre un milliard d’hommes et de femmes qui aspirent à l’éternité tout en continuant à se reproduire. Je n’envisage pas cela comme une possibilité. Ce rêve de la vie éternelle est très beau mais j’ai l’impression que l’on n’est pas destiné à ça. Si l’on arrivait déjà à vivre au-delà de 2050, ce serait bien (rires) !
Préférence système s’inscrit dans la trilogie que tu mets en place. Avais-tu l’idée de cette histoire lorsque tu as débuté ton projet ?
Sukkwan Island, mon premier album, était une adaptation. Je l’ai fait parce que le roman raconte l'histoire d'un père qui voulait partir sur une île et transmettre quelque chose à son fils. Mais, ce qui est manifeste dans ce roman, et c'est là-dessus que j'ai orienté tout le livre, c'est qu’il n’avait rien à lui transmettre et que, du coup, ils se dirigeaient vers une mort certaine. Quand je me suis retourné sur ce que j'avais fait depuis le début de ma petite carrière je me suis rendu compte que ce qui fondait mon travail et ma personnalité se résumait à ce que je pouvais absorber et retranscrire du réel. Paiement accepté peut se lire comme un premier pas dans ce travail sur la mémoire. Avec Préférence système je vais plus loin sur la mémoire (stockée) qui est un simulacre pour notre cerveau parce qu’on se dit que peut-être on va laisser une trace mais au final on disparaîtra au point de se demander si on a existé un jour. Le troisième pas sera sur Dieu. Au départ j’avais prévu de faire cette BD avant Préférence système mais j’ai hésité car j’ai lu beaucoup de fictions sur Dieu dont des livres de Philip K. Dick et je me suis aperçu que tout le monde s’était planté sur le sujet. C’est pour ça que j’ai voulu prendre le temps de bien réfléchir à ce récit. Au final je pense que cette inversion dans la sortie des albums n’est pas plus mal car elle me permet de nourrir et mûrir ce dernier volet sur Dieu. Dans Préférence système je traite de la capacité des hommes à transmettre quelque chose à leurs enfants. J’aimais bien également l’idée de réconcilier l’humanité avec la robotique en développant l’idée qu’au final c’est peut-être elle qui va nous réconcilier avec la nature. Si les robots nous soulagent de tout un tas de tâches, l’homme pourra peut-être revenir à un état plus naturel et moins coupé du monde parce que, comme le disait Günther Anders en 1950, le monde commence à ressembler de plus en plus à un fantôme. Il faut essayer de ne plus être les esclaves de la robotique. Aujourd’hui par exemple on peut recevoir des mails de l’autre bout de la planète. Des mails qui sont autant d’ordres qui nous parviennent. Maurizio Ferraris dans son livre Emergences parle des traces que l’on reçoit : textos, mails qui peuvent se voir comme des piqûres nerveuses qui vont avoir un impact direct sur nos libertés. Aujourd'hui j'ai l'impression que l'on est tous en train de devenir des automates qui réagissent à des micros-ordres envoyés les uns aux autres et que l'on passe nos journées à s’agencer les uns les autres comme des marionnettes. C’est marrant parce que ce sont finalement les hommes qui se rendent robots entre eux. Ce que je voulais montrer dans Préférence système c’est que ce robot, parce qu'il est en fuite, redonne un accès au réel, à l'humanité, à travers une petite fille.
« Si les robots nous soulagent de tout un tas de tâches, l’homme pourra peut-être revenir à un état plus naturel et moins coupé du monde parce que, comme le disait Günther Anders en 1950, le monde commence à ressembler de plus en plus à un fantôme. »
Ce robot parle aussi, dans la première partie, de sensibilité…
Mikki n’a pas de signe de regret dans l’album, sauf à un moment où il se dit qu’il aimerait rêver. C’est le seul moment où il émet peut-être un désir mais sinon il répond juste aux questions que l'homme lui pose. Ce que j'aimais bien avec ce robot c'est qu’il me permettait de dire ce que je pensais. Moi quand je pense je fais plein d'erreurs parce que je ne suis pas un robot, mais là ce que dit le robot c’est objectif. J’ai essayé de mettre le plus d'objectivité possible là-dedans. Ce que dit l’homme est contestable mais ce que dit le robot ne peut pas être contesté. C’est un peu la parole de Dieu d’une certaine manière. Et ce que j'aime bien dans le dialogue entre Mikki et Yves c’est que le robot s’adresse à l’homme comme à un enfant. J'ai trouvé drôle l’idée de montrer que l'homme était en train de devenir l'enfant du robot. Ça reprend une idée de Yuval Noah Harari dans son livre Sapiens à savoir que la nouvelle religion c'est la data, l’ordinateur, parce que la machine ne donne que des réponses vérifiées et vérifiables, donc sans erreur. Ce qui est bizarre c'est que l'erreur a pourtant guidé l'humanité jusqu'à aujourd'hui et c’est elle qui nous a construit. C’est par l’erreur qu’il y a eu des réussites. On voit ça a travers le dessin par exemple. Ce qui fait un bon dessin ce sont ses erreurs. Des erreurs qui vont faire l’ADN du dessinateur. Ce qui fait la beauté de l’homme pour moi c’est son incapacité à résoudre des problèmes. Pour cette raison j’ai du mal avec les producteurs ou les éditeurs qui parlent de la perfection d'un récit. Ce qui pour moi est intéressant c’est qu’il y ait justement de l’imperfection. Dans un film ce que l’on recherche ce n’est pas sa perfection mais ce qu’il renvoie d’humanité.
Comment travailles-tu concrètement sur tes projets BD ?
Sur Sukkwan Island, qui est une adaptation, j'ai fait tout le storyboard d'un coup et après j'ai un peu sagement « cleané » toutes mes planches, mis les dialogues… Et je me suis dit « Plus jamais ça » parce que c’était une souffrance. Aujourd’hui j'arrive vers mon éditeur en lui présentant mon idée de départ. Par exemple sur Paiement accepté, ce que je lui ai vendu c'est l'histoire d'un mec qui ne va pas réussir à faire ce qu'il a envie de faire. On a signé un contrat sur cette base et ensuite nous nous sommes vus une fois par mois pour lui parler du projet sans rien lui montrer. Au bout d'un an et demi je suis venu le voir avec toutes mes planches, écrites et mises en couleurs, et on a ajusté certaines choses. Dans mon travail j'écris une colonne vertébrale très lisse, très fine avec très peu de choses dessus. Tous les matins quand je me pose, je fais juste les dessins en sachant que dans la scène il y a tant de personnages et qu’il doit se passer ça ou ça. Ensuite je déroule. J’aime bien ramener du danger pour rester frais, pour que l'écriture ne moisisse jamais entre mes doigts et que je garde la même envie. Si je fais tout le storyboard d’un coup j'ai l'impression d'être ensuite mon propre dessinateur. Avant de commencer un album je consigne dans un carnet beaucoup de notes graphiques et des textes dans lesquels je vais piocher. Une fois que le dessin est finalisé je réorganise le texte pour recréer un maillage, un lien, entre toutes les parties du livre et éviter que l’on ait cette impression que l’on avance par strates.
« Ce qui fait la beauté de l’homme pour moi c’est son incapacité à résoudre des problèmes. »
Dans ce livre tu questionnes la data, ces meta-données qui saturent le système. Des hommes et des femmes sont chargés d’éliminer arbitrairement des fichiers du passé, en l’occurrence tout ce qui est considéré comme futile et notamment les œuvres culturelles. Dans Paiement accepté tu engageais déjà une réflexion sur l’art. Ici tu évoques 2001 l’odyssée de l’espace mais aussi W.H Auden. Cette réflexion sur l’Art est-elle un sujet essentiel pour toi ?
Oui car l’Art est pour moi la mémoire de l’humanité. C'est la tentative d'une accession, pendant le vivant, à un absolu, à une transcendance. Vu que je parle peu de mémoire je dois fatalement parler de création. La plus grosse problématique de ma vie c'est de savoir ce qui fait œuvre, ce qui n’est qu’une archive, ce que l’on doit garder – certaines œuvres sont pour moi négligeables, d’autres sont importantes - et l'idée était de définir ce que le personnage choisit de conserver. Il a décidé de choisir un poème de Musset - alors que je n’aime pas Musset – parce qu’il a perçu dans le texte quelque chose sur la vérité, un détail que je n’ai pas saisi. Je voulais insister sur le fait que chacun de nous dans le monde ne voit qu’une partie de l’image et possède sa propre sensibilité, ce qui nous rend humain. Je parle de 2001 L’Odyssée de l’espace parce que je l’ai vu six fois en m’endormant et puis un jour je l’ai vu en entier et ça a été un choc. Il n’y a pas grand-chose qui puisse provoquer une émotion comme celle que procure ce film à part Barry Lyndon ou Apocalypse Now. Des œuvres qui nous suivent toute notre vie et nous éduquent au monde, nous aident à l'appréhender, à le circonscrire, à nous déplacer dedans. 2001 L’Odyssée de l’espace est une grosse claque qui en plus est le miroir de mon récit, il informait mon récit, me permettait de montrer les dangers potentiels, et de créer une discussion avec Isi notamment sur la dangerosité de ce père robotique qui est programmé pour la défendre.
Peux-tu nous parler de cette couverture qui porte déjà en elle des éléments forts pour alimenter le débat sur les IA ?
J’ai mis du temps à la réaliser. C’est quelque chose qui me taraudait, je n’arrivais pas à trouver le bon visuel. Ma science-fiction je l’ai construite sans être un fan de science-fiction. J’avais juste vu Star War et je voulais créer un robot qui ne ressemble pas à d'autres robots. J’ai consulté très peu de dessins de science-fiction, pour que ce soit moi qui génère le visuel de ce robot. J’ai mis deux ans à trouver un design qui soit à la fois aimable et en même temps je voulais des rapports de matières, des équilibres visuels. J’ai placé Mikki dans plusieurs des clips que je réalise, je l’ai utilisé aussi dans un autre de mes albums, Premium +. C’est un personnage que j'aime beaucoup maintenant et je l'utilise parce que c'est aussi moi car il me permet de dire des choses objectives tout en me cachant derrière lui. Je voulais que cette couverture soit frontale, qu’elle soit un peu dérangeante. Je voulais un visuel à la fois doux et violent, un peu à la manière des illustrations que je peux faire par ailleurs.
Que retiens-tu de ce projet ?
Peut-être cette idée que je place à la fin de l’album qui dit que le futur appartient aux enfants et qu'il faut les éduquer le mieux possible et leur transmettre le plus de choses pour les outiller et les aider à façonner un futur meilleur qui permettent d’engendrer un bonheur et d’arriver à une forme de paix et de sérénité.
Propos recueillis le 30 août 2019
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A lire dans Metropolis # 1 l’interview d’Ugo Bienvenu pour son film Arco
Pour tous les visuels : © Ugo Bienvenu - Denoël Graphic - 2019