Mathieu Bablet, Carbone & Silicium

Mathieu Bablet clôt avec Silent Jenny ce qu’il nomme lui-même sa trilogie de science-fiction. Il le fait avec un récit inscrit pleinement dans le post-apo. Mais une post-apo, qui, au travers de son personnage féminin principal, n’a pas encore perdu tout espoir. Dans un foisonnement d’images chocs, souvent sombres, apparaît pourtant une petite lueur d’espoir. Une lueur qui se lit dans un rapport aux autres bien différent de l’isolement qui transpire de certains autres récits futuristes… Alors que le premier numéro de Metropolis donne la parole à Mathieu Bablet , nous vous proposons de découvrir l’entretien qu’il nous avait accordé pour son précédent projet, Carbone & Silicium, qui permet notamment de comprendre, en partie, le cheminement d’idées d’un auteur essentiel de la science-fiction française…

Ton dernier album Shangri-la date de quatre ans. Entre temps tu as travaillé sur Midnight Tales. Avais-tu besoin, entre deux gros projets, de cette « pause » que t’offres le travail sur cette série de recueil d’épouvante et de sorcellerie ?
MB : Oui cette pause me permettait de faire un travail coopératif/collaboratif. C’était d’autant plus important pour moi que je venais de sortir trois albums coup sur coup menés tout seul dans mon coin. J’avais besoin de ce travail sur Midnight Tales qui est une série avec des tomes qui paraissent très régulièrement. Comparé à la frustration de devoir attendre trois ou quatre ans entre un album et le suivant. Sur cette série on a une espèce de motivation de voir sortir un projet abouti.

L’univers de Shangri-la se développait dans une station en orbite en périphérie d’une Terre devenue inhabitable. Avec Carbone et Silicium tu t’intéresses aussi au devenir de la Terre qui n’est pas très réjouissant. Peux-tu nous parler de ton intérêt pour cette thématique environnementale, qui n’est pas la seule, et nous en parlerons, que tu développes dans ce nouveau projet ?
Je crois que l'urgence climatique et environnementale dans laquelle on vit influe forcément sur ma pensée, ma réflexion et ma création. C'est une thématique qui est devenue profondément actuelle et pour laquelle chacun peut se sentir concerné, d’autant plus lorsqu’on lit les rapports catastrophistes publiés par le GIEC ou par d'autres instances scientifiques qui disent que tout va de mal en pis. La pandémie que nous traversons en ce moment ajoute, je pense, à cette ambiance de marasme qui dessine un futur un peu sinistre.

Mettre dans tes récits ta façon de lire notre société, donc lier l’auteur et le citoyen, est-ce quelque chose que tu assumes ?
Oui et je ne verrai pas comment faire autrement. J’envisage l'écriture comme une mise à nue des réflexions de la personne que je suis à un instant T, de ce que j'ai profondément besoin de coucher sur papier. Pour moi les deux sont inextricables. J'ai besoin de déverser toutes mes réflexions sur le dessin parce qu’autrement je ne sais pas si ça m'intéresserait d'écrire.

Ton récit s’inscrit clairement dans l’anticipation plus que dans la SF pure puisque tu extrapoles le devenir de notre société à partir de marqueurs, de repères que sont notamment l’écologie, les IA, l’(ultra)-libéralisme, les crises migratoires… Nous sommes dans ce que l’on appelle couramment maintenant la collapsologie, le grand effondrement. Adhères-tu aux pensées de cette théorie de notre futur ?
Pour écrire Carbone et Silicium je me suis énormément documenté sur la collapsologie, sur les théories de l'effondrement. J’ai découvert qu’il y avait différentes écoles et personnellement je n’adhère pas à celle qui voit l'effondrement comme une espèce d'apocalypse qui arriverait à un instant T où tout partirait en vrille. C'est pour cette raison que dans Carbone et Silicium j’ai décidé de dilater le récit dans le temps avec une perte de notre confort - surtout en tant qu'occidental - qui amène à repenser nos sociétés. Des sociétés qui se réfèrent à un système qui n’est ni capitaliste, ni hiérarchisé, ni étatique mais qui, au contraire, reposent sur de petites communautés. Cette vision est très sombre et j'espère que nous n’arriverons pas jusque-là mais dans cette probabilité que le monde change dans les prochaines décennies, je pense que les problématiques environnementales - avec la montée des eaux et la hausse des températures - et migratoires, avec des réfugiés climatiques qui vont venir taper aux portes de l’Europe, seront bien réelles, j’en suis persuadé.

La plupart de tes projets s’inscrivent dans un monde futuriste. Quel est ton rapport à la SF que ce soit en BD ou en littérature « classique » ?
C'est peut-être le genre qui m'a le plus touché. Plutôt du côté de la littérature avec des auteurs comme Asimov, Philip K. Dick ou Arthur C. Clarke et son 2001, l’odyssée de l’espace, que j’ai découvert avant le film. Je crois que dans cette volonté pour moi d'écrire des choses qui me touchent, qui touchent à mes réflexions et à mon quotidien et qui s'engagent politiquement dans une vision du monde, la science-fiction est le genre tout indiqué. Il permet justement de faire des parallèles avec notre société et de parler des problématiques qui nous affectent tous aujourd'hui. C'est un genre que je lis depuis très longtemps et qui me paraît le meilleur pour ce que j'ai envie de raconter.

Quelles ont été tes influences sur ce projet ? Comment l’as-tu nourri ?
Je fais déjà la distinction entre Shangri-la, inscrit dans une veine de SF pure avec un côté hard-science, et Carbone et Silcium dont le récit s’inscrit dans l’anticipation avec un côté cyberpunk qui m’intéressait tout particulièrement de développer sans tomber dans l'écueil de la référence aux classiques que peuvent être Blade Runner, Ghost in the Shell ou Les Robots d’Asimov. Le but a été de me dire ce que je pouvais apporter, ce que je pouvais essayer de ré-imaginer dans ce genre tout en me détachant à la fois de l’esthétique-néon et des problématiques de la robotique à cette époque. Parce qu’aujourd’hui les Intelligences Artificielles baignent notre quotidien et qu’elles sont amenées à se développer. Ma volonté était d’écrire un récit cyberpunk qui soit actuel et qui prenne place dans ce petit laps de temps - qui est le nôtre - où on a l'impression d'être à la fois au pinacle de la technologie humaine et aussi au bord du précipice, au bord d'un effondrement civilisationnel. C'était vraiment ce temps-là qu’il m'intéressait de développer. Par-dessus tout ça se sont ensuite agglomérés les deux personnages, parce que je voulais que ce soit une histoire de couple avec des héros qui représentent deux facettes de notre humanité, que ce soit d'un côté la facette émotionnelle et de l'autre la facette intellectuelle. Je voulais qu’il y ait ce parallèle pour montrer les contradictions qui peuvent nous habiter nous-mêmes entre notre raison et nos pulsions.

Peux-tu nous expliquer comment tu travailles sur un projet aussi volumineux. Réalises-tu une phase de découpage globale, ou bien travailles-tu par séquences/parties sans tenir compte de la volumétrie finale de la pagination ?
Je ne me limite jamais sur la pagination. Je pars sur une histoire entièrement écrite avec un scénario rédigé. Je veux que ça soit le plus carré possible, d'autant plus quand je suis sur un récit aussi long. Je crois que si l’on veut conserver une cohérence forte du début à la fin, il faut vraiment que tout soit calé dès le départ. Je réalise ensuite un storyboard de l'entièreté de l'album et c'est là que je vois sur combien de pages le récit va se développer. J'essaie de ne pas me limiter, de prendre le temps qu'il faut pour raconter l'histoire, d'autant plus que ma narration repose sur un rythme assez contemplatif, donc lent, qui demande une pagination conséquente. Pour autant même après avoir dessiné le storyboard, chose que j’ai faite en 2016, je me laisse l'opportunité de réaliser des modifications et au fil du temps des choses ont bougé. Il y a par exemple des chapitres que j’ai ajouté, notamment au milieu du récit, avec les voyages en Australie et en Bolivie, car je trouvais qu’en termes de rythme il manquait ces moments où Carbone et Silicium sont ensembles sur la route. Il fallait que l’on ait cette sensation du temps qui passe. Mais d’une manière générale, hormis ces chapitres que j’ai ajouté à la fin, j'essaie d'être le plus structuré possible car il est très facile de se perdre sur une pagination aussi importante.

Peux-tu nous parler de ta vision des IA ? Dans Carbone et Silicium les deux androïdes sont créés à la base pour accompagner notamment les personnes âgées…
C'était un peu compliqué parce que je fais partie de ceux qui ne sont pas persuadé que les IA auront un jour un corps. Comme pas mal de séries ou de films le développent, je pense notamment à Her de Spike Jonze ou à certains épisodes de Black Mirror, je pense que les assistants vocaux seront les IA du futur. Des confidents, des amis qui, avec leurs algorithmes, vont apprendre à nous connaître, ce qui sera assez facile car nous transmettons déjà pas mal de nos données sur internet. Comme pour moi les IA seront immatérielles il fallait que je trouve une justification dans le fait de leur donner un corps. Ce rapport au corps était donc assez important pour moi. Au début je parle d’un rapport au corps genré et ensuite d’un rapport au corps qui se détériore, qui change, avec des IA qui vont justement se détacher de cette matérialité-là pour avoir une volonté de s'immerger dans le réseau. Je ne voulais pas que la justification soit militaire avec des IA qui sont utilisées comme des armes à la Terminator. Il fallait donc que la raison soit sociétale et cela entrait en résonance avec des problématiques actuelles, à savoir notamment que les hommes sont de plus en plus nombreux sur Terre et qu’on laisse nos personnes âgées mourir seules en maison de retraite. Nous venons de le voir avec le COVID, nous ne savons pas quoi faire de cette population qui, par définition, consomme peu, ne produit pas et est un mal pour la société capitaliste dans laquelle on vit, puisque, on le voit, l’âge du départ à la retraite ne cesse d'être repoussé.

« Comme pour moi les IA seront immatérielles il fallait que je trouve une justification dans le fait de leur donner un corps.  »
— Mathieu Bablet

On le voit dès les premières planches, le problèmes des IA réside en partie dans le fait que ceux qui les crée et ceux qui les financent n’ont pas les mêmes vues sur leur finalité.
Oui, c'est quelque chose que l'on retrouve aussi un peu dans Shangri-la, c'est-à-dire le rêve un peu démiurge du scientifique qui a ce besoin de création pour être l'égal d'un dieu et puis les corporations, à côté, qui sont beaucoup plus cyniques. C’était un moyen de faire un renvoi justement à toutes les problématiques raciales que l'on trouve aujourd'hui et on l'a vu dernièrement avec le Black Lives Matter qui a été repris par des grosses boîtes ou des corporations qui font de la récupération culturelle à moindre frais pour faire, à la manière du greenwashing, une sorte de racialwashing. Cela permettait aussi de montrer que Carbone et Silicium avaient, au début, un corps choisit par d'autres et qu’ensuite, au fur et à mesure, avec justement ce transfert de corps en corps, il n'y avait plus d'importance de genre, de sexe, et à la fin plus d'importance de corps du tout. On le voit en particulier avec Carbone dont le corps se détériore de plus en plus au point de ne plus être, dans les chapitres qui se déroulent au Japon et en Alaska, qu’une carcasse qui abrite l’esprit. Il fallait qu'il y ait une progression dans ce processus.

Si les IA peuvent être utiles pour accomplir certaines tâches du quotidien, tu mets en garde contre leur prolifération qui engendrerait des problèmes environnementaux liés à la pollution générée par l’extraction des minéraux précieux nécessaires à leur confection. Peux-tu développer cette idée ?
Je trouvais drôle que les androïdes qui contiennent tout un tas de technologies voient que leurs propres créations ont un impact sur le monde. Je voulais faire un parallèle avec ce que l'on vit aujourd'hui avec cette technologie qui nous entourent, qui nous seconde même, dont on est dépendant et qui contribue à détruire la planète en plus de faire travailler des personnes (souvent des enfants) dans des conditions exécrables. C'est toujours le pendant et la contradiction qui est un peu le maître mot et le thème de l'album. Cette contradiction entre notre confort, qui passe par cette technologie, et la destruction de la planète.

Autre contradiction que tu évoques dans ton récit, celui de la surpopulation. Une surpopulation liée en partie à l’augmentation de l’espérance de vie. D’un côté les hommes veulent vivre plus longtemps, voire devenir immortel, de l’autre l’espace de notre planète est bien trop étroit pour accueillir des milliards d’humains. Etait-il important pour toi de pointer le curseur sur cet aspect, cette contradiction de notre société, sachant que l’on peut très vite être taxé de néo-malthusianisme ?
Je ne voulais pas tomber dans ce piège d'autant plus, que, pour m’être documenté sur le sujet, il y a différentes écoles qui étudient ce qui attend la population dans le futur. Les théories vont de « Attention à la surpopulation » à « Non la population risque de diminuer » notamment grâce à l'accès aux moyens de contraception dans les pays en développement et aussi au fait que, dans des situations où le monde est de plus en plus pourri, les gens ont de moins en moins envie de faire un enfant. J’avais donc différents sons de cloche sur le sujet de telle sorte que je ne pouvais pas émettre d'avis définitif. Pour autant je trouvais ça intéressant de montrer cette contradiction de vouloir vivre de plus en plus longtemps dans un monde qui ne peut pas accueillir autant de personnes. Cela fait partie des petites thématiques que l’on trouve dans l’album qui ne sont pas traitées à fond mais qui permettent d'avoir un paysage qui englobe un peu toutes ces problématiques d'aujourd'hui.

« Mes personnages sont toujours en confrontation, ils sont un peu les deux facettes d’une même pièce et je pense qu’à la fin je ne donne pas de réponse, d’avis, sur ce qui est le mieux entre la connexion qui rapproche d’une certaine manière les gens mais qui finalement les esseule et cette espèce de retour à la terre, à la beauté du monde qui nous déconnecte aussi des autres.  »
— Mathieu Bablet

Tu donnes à voir au travers de Carbone et Silicium des IA qui se posent des questions sur le rapport à l’autre, l’existence, la cohabitation entre les hommes. Pour toi, dans une société qui oublie de plus en plus de se projeter dans le futur et qui se replie sur elle-même, les IA peuvent-elles aider l’homme là où on ne les attend pas ?
Il y a deux facettes au travers des deux personnages. D’une part Silicium qui lui est plus enclin à défendre un appel à la déconnexion parce qu’il veut voir le monde, le vrai monde et d’autre part Carbone qui elle justement tente de dépasser ces conditions-là, qui est très humaine et souhaite aller vers une conscience collective globale. Mon idée était de mettre les humains en dehors de cette réflexion-là. A force de ne pas avoir agi assez vite ou à force de ne pas avoir pris les bonnes décisions ils s’écartent de l'histoire avec un grand H et ce sont les androïdes qui vont avoir ce genre de réflexion. Mes personnages sont toujours en confrontation, ils sont un peu les deux facettes d'une même pièce et je pense qu'à la fin je ne donne pas de réponse, d’avis, sur ce qui est le mieux entre la connexion qui rapproche d’une certaine manière les gens mais qui finalement les esseule et cette espèce de retour à la terre, à la beauté du monde qui nous déconnecte aussi des autres. A la fin de l’album le lecteur a les deux visions du monde et c'était mon but de ne pas en préférer une mais d'avoir un constat sur ces deux possibilités. Nous sommes hyper connectés, de plus en plus définis par les réseaux sociaux, par ce qui s'y passe et pour autant il y a un appel à la déconnexion pour souffler un peu parce qu’il est impossible de s'abreuver d'autant d'information. Je pense que c'est un peu la problématique de notre génération d'être entre les deux et de ne pas savoir comment gérer cet afflux de données.

Ce que tu dis est intéressant d’autant plus que tu montres, en début d’album, que la professeure Noriko Ito injecte les mêmes données, les mêmes informations dans Carbone et dans Silicium mais qu’au final l’utilisation de ces données seront très différentes par les deux androïdes…
Oui, je souhaitais aborder la question du déterminisme, montrer que, pour deux entités sortis du même moule, des expériences différentes, un physique différent, donc un rapport à l'extérieur et un rapport aux autres distincts, ils allaient devenir des personnes très différenciées.

Peux-tu nous parler de la quête obsessionnelle de Silicium de découvrir la totalité du monde connu ? Cela amène aussi une part de poésie au récit.
La contemplation, l'acte de contempler est quelque chose que l’on retrouve dans chacun de mes albums et finalement, ici, l’envie de dépasser la prochaine montagne pour voir ce qu’il y a derrière, essayer d’aller toujours plus loin, c’est quelque chose qui me ressemble. Dans cette histoire de couple il y a quelque chose de très personnel, d’intime que j’ai extrait de moi pour mettre dans les personnages. Ce côté jusqu’au-boutiste, jusqu’à la déraison finalement, qui va jusqu’à se couper des personnes qui lui sont chères, à savoir Carbone dans cette histoire, j’y ai mis quelque chose d’intime dedans. On peut d’ailleurs faire un parallèle avec la création et l’isolement qu’il suppose puisque pour cet album j’ai travaillé seul pendant quatre ans.

« Dans cette histoire de couple il y a quelque chose de très personnel, d’intime que j’ai extrait de moi pour mettre dans les personnages.  »
— Mathieu Bablet

Tu parles dans l’album de la mort du capitalisme. Pour toi est-ce une nécessité ? Ou une évidence ? Ou les deux ?
Les deux. C'est très survolé sur Carbone et Silicium parce que je pense que j'avais largement explicité mon opinion là-dessus dans Shangri-la. Mais oui il faut se détacher du capitalisme car ça ne marche pas, et nous le voyons d’autant plus aujourd’hui avec le COVID. Ce système n’est pas nécessaire au fonctionnement de la société et il faut s'en détacher pour que, à défaut de plus d'égalités, il y ait en tous cas moins d'inégalités. Il faut tendre à mon avis plus sur un système horizontal qui crée du lien au lieu de créer de la hiérarchie. Je vois la multiplication des mouvements sociaux comme des signes annonciateurs de bouleversements du système.

Tu représentes deux univers, le nôtre et son évolution dans le temps et le réseau que tu développes graphiquement en négatif. Comment s’est imposée cette idée de monde parallèle en négatif ?
C'est un peu compliqué parce que je ne voulais pas du tout que l’on comprenne que ce soit un monde virtuel à la Matrix dans lequel il est possible de vivre une nouvelle vie. Je voulais vraiment que l’on parte du principe qu’il s’agisse d’un monde éthéré qui n'existe pas, qui ne soit qu’un flux d'informations. C’est pourquoi le négatif s'est imposé assez rapidement comme un moyen graphique capable de faire la distinction entre les deux mondes. C'est pour cette raison aussi qu'architecturalement on ne se retrouve pas du tout dans un univers technologique qui pourrait évoquer un monde à la Tron par exemple, mais plutôt dans quelque chose de très antique, de telle sorte que l’on comprenne que nous sommes dans un univers à l'opposé du réel dans lequel évoluent des personnages.

Tu évoques parfois ta difficulté à créer des couvertures. Peux-tu nous en parler ?
Dans la couverture il y a une dimension qui m'échappe celle de la communication. Un bel objet de communication est un objet qui attire l’œil, qui donne envie au lecteur d’entrer dans le livre et de s'intéresser à ce qu’il y a à l'intérieur. Un livre qui doit aussi se distinguer des autres titres qui vont être placés sur les étalages des librairies. Autant je suis capable de faire une belle image, autant c’est très compliqué pour moi de représenter une image qui respecte ces autres caractéristiques. Donner envie sans être déceptif. Je suis incapable de jongler avec toutes ces données. Pour ce projet j'étais parti sur plein de visuels qui n'ont pas été retenus parce qu’ils n’étaient pas les plus pertinents pour être représentatif de l'objet final.

Peux-tu nous parler de ton traitement de la couleur, qui est ici essentiel en tant qu’élément narratif ?
Sur mes projets je traite la couleur à parts égales avec le dessin, avec l'ancrage. Le but n’est absolument pas de faire une mise en couleur qui vienne suppléer le dessin mais vraiment de porter une attention identique aux deux aspects. Parce que je trouve qu’en BD ça se fait assez peu finalement. Beaucoup d'albums ont des couleurs trop ternes ou qui ne sont pas assez poussées. Dans Carbone et Silicium il y avait une vraie volonté impressionniste particulièrement dans toutes les séquences de voyage où le but était vraiment que le lecteur comprenne les sensations que vivent les personnages. Que la beauté du monde expérimentée par Silicium se reflète chez le lecteur. Les couleurs étaient parfois plus fortes que le dessin pour provoquer des sensations à la lecture.

« Je savais que Carbone et Silicium serait un récit assez monotone, avec peu d’action, très contemplatif, et je me suis dit que sur 270 pages j’allais perdre le lecteur si j’étais sur un rythme très lent tout du long. »
— Mathieu Bablet

En dehors de la couverture as-tu rencontré des difficultés dans la réalisation de ce projet ? Sur quatre années de travail, je suppose que tu es passé par différentes phases…
La problématique principale que j'ai évacuée au moment de l'écriture, c'est le chapitrage. Je savais que Carbone et Silicium serait un récit assez monotone, avec peu d'action, très contemplatif, et je me suis dit que sur 270 pages j'allais perdre le lecteur si j'étais sur un rythme très lent tout du long. En réalisant un chapitrage avec des ellipses de 15 ans [temps au bout duquel un changement de corps est nécessaire pour Carbone], cela permettait de laisser les personnages sur une action et de les retrouver plus tard dans un autre contexte, ailleurs dans un pays différents. Pour moi cela permettait de raviver l'intérêt du lecteur qui se demande, chapitre après chapitre, où il va être emmené. Ensuite l'enjeu principal a été de faire comprendre ce qu'était le réseau. Jusqu'à ce que je fasse lire l'histoire à mes amis où à mon éditeur chez Ankama je n'étais pas sûr que les gens comprennent quelle était cette idée de monde un peu mouvant où les personnages se connectent et se fondent les uns dans les autres pour former une conscience collective. Je n’étais pas du tout sûr de moi et c'est pour ça que j'ai multiplié les moments de connexion, notamment ce passage qui se passe à Hong Kong où Carbone est avec des amis qui se connectent et où est expliqué ce qu'ils sont en train de faire. J’ai peut-être ajouté un peu trop d’explications mais je souhaitais qu’il n’y ait pas de problème de compréhension à ce niveau-là.

Tu fais partie d’une génération de jeunes auteurs avec Ugo Bienvenu et Vincent Perriot qui traitent de thématiques proches. As-tu lu leurs derniers projets et qu’en penses-tu ?
Oui j’ai lu Préférence système et Negalyod. J’ai d'ailleurs eu l'occasion de discuter avec Vincent aux dernières Utopiales et effectivement nous avons les mêmes centre d’intérêts. Nous sommes tous inspiré par cette SF littéraire des décennies précédentes qui était axée sur le rétro- futurisme, qui a imaginé un futur fantasmé mais qui se basait sur la manière dont la société fonctionnait à l'époque et aujourd'hui j'ai l'impression qu'il y a un renouveau de la SF qui prend à bras le corps des problématiques qui sont devenus actuelles que ce soit les données ou la robotique - je pense à ce qu’a développé Ugo dans Préférence système - et les problématiques environnementales qui en découlent. J’ai l'impression qu’aujourd’hui on ne peut plus faire de SF autrement que de cette façon. Ça aurait peu d'intérêt à mon sens de refaire une SF qui ressemble aux grands classiques que nous avons lu dans les années 60, 70 ou 80.

Si le récit est sombre sur pas mal d’aspects, tu t’autorises des touches d’humour. Etait-ce nécessaire pour toi ?
Je pense que c'est un jeu d'équilibre un peu compliqué. Si je m'inscrivais dans une veine ce serait dans la veine mélancolique. Je ne cherche pas à ce que mes récits soient noirs ou pessimistes. Pour ce projet-là le but n'était pas de plomber le moral des gens, c'était plutôt d'avoir une espèce de discours dépassionné sur le futur qui nous attend. Ce n’était pas tant être pessimiste mais mélancolique. La mélancolie n'est pas quelque chose de sombre elle peut aussi être traversée de moments plus légers. Qu’il était important de placer pour donner la bonne tonalité au récit qui ne soit pas quelque chose de profondément noir.

Est-ce que tu peux nous expliquer le titre Carbone & Silicium et nous dire pourquoi les personnages ont ces deux noms ?
Je voulais que le titre reprenne le nom des personnages parce que la synthèse de l’histoire c’est ce couple, ce duo formé par les deux robots. Pourquoi Carbone et Silicium ? Tout bêtement parce que ce sont des éléments qui composent les circuits imprimés, les robots ou les androïdes tels qu’on les conçoit ou les concevraient. Je ne voulais pas que les personnages portent des noms que l’on connaisse. En l’occurrence leur prénom renvoi à des éléments ce qui leur confère, je pense, une identité très singulière. 

En te suivant sur les réseaux sociaux on a bien senti que ce projet te tenait à cœur. Peut-on dire, au même titre que Shangri-la, que Carbone et Silicium est un projet très personnel ?
Oui bien sûr. Ils le sont tous mais c'est vrai que celui-ci particulièrement parce que j'y ai tout mis dedans. J’y ai mis toutes mes craintes, toutes mes réflexions, tout ce qu’il était important pour moi d'extraire pour le mettre dans une BD. Si j’y ai tout mis c’est aussi parce que c'était l'aboutissement d'une réflexion qui avait commencé avec Shangri-la. Mes deux derniers livres forment pour moi une espèce de diptyque sur tout ce que j'avais envie de raconter sur la société humaine. Carbone & Silicium est pour moi un aboutissement total. Sur le scénario, sur mes envies, sur le dessin aussi parce que je mesure la progression depuis La belle mort, donc oui c'est une œuvre totale dans tous les sens du terme.  

Propos recueillis le 23 juillet 2020

En complément

A lire dans Metropolis # 1 l’interview de Mathieu Bablet pour son album Silent Jenny

Pour tous les visuels : © Mathieu Bablet - Ankama Éditions/Label 619 - 2020

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